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- Une menace nationale, une réponse insuffisante
Le narcotrafic n’est plus un simple problème de criminalité en Haïti : il touche la sécurité, l’économie, les institutions et la stabilité du pays.
L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) qualifie désormais Haïti de « plaque tournante » du trafic de drogue reliant l’Amérique du Sud, les Caraïbes et les États-Unis. En août 2025, les autorités belges ont saisi 1 156 kg de cocaïne dans le port d’Anvers, dans un conteneur en provenance d’Haïti. L’organisation onusienne relève par ailleurs que les gangs se sont implantés le long de corridors stratégiques, à l’intérieur du pays comme à la frontière avec la République dominicaine, où ils contrôlent à la fois le trafic de drogue et celui des armes.
Créée en 2002, la Commission nationale de lutte contre la drogue (CONALD) a précisément pour mission de contribuer à la définition et à la coordination de la politique nationale antidrogue. Après plus de deux décennies d’existence, une question s’impose : les résultats obtenus sont-ils à la hauteur de la mission confiée et de l’ampleur de la menace ?
- Des moyens et des résultats qui doivent être examinés
Une institution chargée de coordonner la lutte nationale contre le narcotrafic doit disposer de capacités réelles en matière de renseignement, d’analyse, de technologie, de prévention, de données et de coopération internationale.
Le débat ne doit toutefois pas porter uniquement sur le montant de son budget ; il doit porter sur les résultats obtenus avec les ressources publiques. Combien de réseaux ont été identifiés ? Combien de dossiers ont été transmis à la justice ? Combien de financiers ont été poursuivis ? Combien d’avoirs criminels ont été gelés ou confisqués ? Combien de condamnations définitives ont été obtenues ?
Sans ces données, rendues publiques et vérifiables, la population ne peut pas évaluer sérieusement l’efficacité de la politique antidrogue de l’État.
- L’affaire du Manzanares : une saisie, puis quoi ?
Le 15 avril 2015, la Brigade de lutte contre le trafic des stupéfiants (BLTS) annonçait la découverte de cocaïne et d’héroïne à bord du Manzanares, un navire battant pavillon panaméen amarré au terminal Varreux et transportant officiellement du sucre en provenance de Colombie. Les quantités précises rapportées par la presse haïtienne ont varié selon la source et le moment de l’enquête — de quelques kilos annoncés le jour même à 77 kg de cocaïne et 10 kg d’héroïne selon des comptes rendus ultérieurs plus détaillés — ce qui souligne, en soi, la difficulté d’obtenir un bilan officiel stable et cohérent sur un dossier pourtant emblématique.
Seize membres d’équipage furent d’abord arrêtés, puis onze d’entre eux libérés quelques semaines plus tard ; les cinq autres devaient suivre. Le dossier a ensuite connu un long silence judiciaire, avant de resurgir : en 2019, un membre présumé d’un réseau opérant depuis le terminal de Varreux, Gregory George, a été extradé vers les États-Unis, où il a plaidé coupable de conspiration pour distribution de cocaïne et d’héroïne. Sa coopération avec la justice américaine a par la suite conduit à l’arrestation à Miami d’un ancien commandant de la BLTS. Le dossier du Manzanares a refait surface plus récemment devant un tribunal fédéral américain, tandis qu’en Haïti la cour d’appel de Port-au-Prince en a ordonné une nouvelle instruction.
Cette affaire rappelle une règle fondamentale : une saisie n’est qu’un point de départ. Il faut ensuite remonter jusqu’aux financiers, aux organisateurs, aux bénéficiaires et aux complicités éventuelles ; il faut suivre l’argent et rechercher les avoirs issus du crime. Dix ans après les faits, la question demeure : que deviennent, en Haïti même, les grands dossiers antidrogue après la saisie initiale ?
- Le maillon judiciaire
La lutte contre le narcotrafic ne peut réussir avec une justice incapable de préserver les dossiers, de protéger les preuves et de conduire les procédures jusqu’à leur terme.
Un rapport d’Ensemble Contre la Corruption (ECC), rendu public le 12 août 2025, a établi que 71 des 166 dossiers de corruption transmis à la justice haïtienne par l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) et l’Unité centrale de renseignements financiers (UCREF) entre 2005 et 2024 —soit 42,77 % — n’ont laissé aucune trace dans les structures judiciaires. Le rapport ne permet pas d’affirmer que ces dossiers ont été délibérément soustraits ; les causes rapportées incluent des incendies, des cambriolages, des déplacements de juridictions et des défaillances d’archivage. Le constat n’en demeure pas moins préoccupant, en particulier pour Port-au-Prince, qui concentre l’essentiel des dossiers transmis mais où à peine un quart d’entre eux ont pu être retracés.
Lorsqu’un dossier disparaît, lorsqu’une pièce à conviction devient introuvable ou lorsqu’une procédure s’enlise pendant des années — comme dans l’affaire du Manzanares —, c’est la capacité même de l’État à combattre l’impunité qui s’affaiblit. - Frapper les financiers et les réseaux
Le narcotrafic repose sur l’argent. Arrêter les exécutants sans atteindre les financiers permet aux réseaux de se reconstituer presque immédiatement.
La réponse doit donc réunir, autour d’un objectif commun, la CONALD, la Police nationale d’Haïti (PNH), l’Administration générale des douanes, les institutions de renseignement financier et la justice : identifier les flux financiers, démanteler les réseaux, poursuivre leurs responsables et confisquer les avoirs lorsque la loi le permet. Toute complicité institutionnelle éventuelle — y compris, comme l’ont allégué des agents de la DEA dans l’affaire du Manzanares, au sein même des structures de sécurité portuaire — doit faire l’objet d’enquêtes fondées sur des preuves et menées jusqu’au bout. - L’exigence de transparence
La CONALD doit publier régulièrement un bilan précis de son action : budget, dépenses, opérations coordonnées, dossiers transmis, poursuites engagées, condamnations obtenues, avoirs identifiés, avoirs gelés et confiscations réalisées, programmes de prévention menés.
La justice, de son côté, doit pouvoir rendre compte du traitement effectif des dossiers de narcotrafic. Le citoyen haïtien finance ces institutions ; il a donc le droit d’en connaître les résultats. - Le temps des comptes
Haïti dispose d’une CONALD, d’une police, d’une douane, d’institutions de renseignement financier et d’un système judiciaire. Le véritable problème n’est plus l’existence de ces institutions, mais leur capacité collective à produire des résultats mesurables.
La CONALD doit démontrer son efficacité. La justice doit protéger les dossiers et conduire les procédures jusqu’au bout. Les financiers du narcotrafic doivent être recherchés, l’argent criminel doit être traqué, les réseaux doivent être démantelés et les avoirs récupérés lorsque les preuves et la loi le permettent.
Haïti ne peut plus se satisfaire d’une politique antidrogue déclarative. Face au narcotrafic, l’État doit enfin passer des discours aux résultats : la CONALD doit rendre des comptes, la justice doit fonctionner, et la lutte contre le narcotrafic doit atteindre ceux qui financent, organisent et profitent du système.
Par Max Jacky Olivier Conille,ing






