Depuis plusieurs mois, de profonds conflits d’intérêts minent le fonctionnement du tribunal de paix de Pétion-Ville. Juges, avocats et praticiens du droit s’accusent mutuellement, se dénigrent publiquement et entretiennent un climat délétère qui pénalise directement les citoyens en quête de justice.
Une institution censée être au service de la population semble progressivement se transformer en une structure quasi privée, où l’accès aux services judiciaires dépend largement des moyens financiers.
Un tribunal de paix dans des conditions indignes
Un emplacement insalubre et dangereux
Situé au cœur d’un marché populaire, à proximité immédiate de maisons closes, le Tribunal de paix de Pétion-Ville évolue dans un environnement particulièrement insalubre. Les ordures s’amoncellent aux abords du bâtiment, dégageant une odeur nauséabonde, et à la moindre pluie, l’accès au tribunal devient presque impraticable.


Ces conditions ont été dénoncées à plusieurs reprises par l’association Les élites juridiques d’Haïti, qui a adressé des correspondances aux autorités compétentes, notamment au Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire, au Conseil présidentiel de transition, aux autorités municipales et au Ministère de la Justice.
Une justice réduite à des services payants
Des juges toujours pressés et peu disponibles
À l’intérieur du tribunal, une petite salle exiguë accueille une dizaine de juges de paix, dont la présence est irrégulière. Selon plusieurs témoignages, ces magistrats se rendent au bureau à leur guise et se montrent systématiquement pressés.
Leurs principales activités se limiteraient à :
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des déplacements pour constats,
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la rédaction de procès-verbaux,
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et la signature de certificats de bonne vie et mœurs.
Tous ces services sont facturés à des montants élevés, tandis que les autres missions essentielles de la justice de paix sont presque inexistantes.
Des coûts prohibitifs qui excluent les justiciables
Le déplacement d’un juge de paix coûterait entre 15 000 et 20 000 gourdes, un montant inaccessible pour la majorité des citoyens.
Cette réalité transforme l’accès à la justice en un privilège réservé à ceux qui peuvent payer, au détriment des victimes de préjudices corporels ou matériels.
Refus de plaintes et non-respect des délais légaux
De nombreux justiciables affirment que leurs plaintes sont systématiquement refusées ou ignorées. Les juges de paix ne désigneraient pas de magistrat instructeur dans les délais prévus par la loi.
« Chaque juge que j’ai rencontré m’a dit qu’il n’était pas disponible et m’a renvoyé vers un autre. À chaque fois, c’était la même réponse », témoigne une victime rencontrée sur place.
Conflits d’intérêts et climat de méfiance
Le conflit d’intérêts s’exprimerait notamment dans la concurrence entre juges pour les constats judiciaires. Un avocat ou un juriste qui ne sollicite pas régulièrement un juge pour ce type de prestation serait, selon plusieurs sources, privé de ses services.
Pour certains acteurs du système, le tribunal fonctionnerait désormais comme « une institution de business ».
Des comportements jugés déloyaux envers les avocats
Des informations recueillies sous anonymat font état de pratiques inquiétantes : certains juges déconseilleraient ouvertement aux justiciables de se présenter avec un avocat, allant jusqu’à qualifier l’ensemble de la profession de « voleurs ».
Un incident impliquant un juge de paix et un avocat a même conduit le conseil de l’ordre du barreau de Petit-Goâve à saisir le CSPJ pour comportement déloyal.
Une institution en danger, un État interpellé
Un incendie survenu dans les environs immédiats du tribunal dans la nuit du 28 février au 1er mars 2026 illustre la vulnérabilité du site et l’urgence d’une intervention des autorités.
La justice constitue l’un des piliers fondamentaux de l’État. Son affaiblissement ouvre la voie à la vengeance privée, à la corruption et à l’insécurité juridique.
Avocats, citoyens et justiciables de Pétion-Ville appellent les autorités étatiques, en particulier le CSPJ et le Ministère de la Justice, à prendre des mesures urgentes afin d’éviter une dérive irréversible.






